OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Google m’a supprimé http://owni.fr/2011/08/29/google-suppression-compte-donnees-personnelles-vie-privee-god/ http://owni.fr/2011/08/29/google-suppression-compte-donnees-personnelles-vie-privee-god/#comments Mon, 29 Aug 2011 14:21:49 +0000 aKa (Framasoft) http://owni.fr/?p=76455 Thomas Monopoly a vu son compte Google, et ceux qu’il avait associés, désactivés du jour au lendemain, sans qu’il ne soit averti. Fâcheuse aventure qu’il raconte ici. Son compte, fermé pour des raisons de violation des conditions d’utilisation, a été réactivé depuis. Artiste, l’auteur a monté une exposition – numérique – il y a trois ans intitulée “L’évolution du sexe” et dans laquelle il avait inséré  une photo “à la limité de la légalité“. Qui ne lui appartenait pas. Cette exposition avait pour but de souligner la violence et l’absurdité croissante de la pornographie. Google avait donc décidé de supprimer son compte sans préavis. Explications sur son blog.

Vous vous réveillez un matin et constatez la disparition de la totalité de votre vie numérique !

Plus de mails, plus de contacts, plus de photos, plus de vidéos, plus de documents, plus de calendrier, plus de blog, plus de favoris, plus de flux RSS… tout, absolument tout, s’est évanoui !

De la science-fiction ? Non, un simple compte Google désactivé unilatéralement et sans préavis par la société.

En l’occurrence le compte de Dylan M. (@ThomasMonopoly sur Twitter) qui avait décidé peu de temps auparavant de tout faire migrer sur son unique compte Google. Compte sur lequel étaient attachés les nombreux services qu’offre la firme de Mountain View : Gmail, Picasa, Google Docs, Calendar, Reader, Blogger, etc.

Et ce sont donc ici sept années digitales qui partent en fumée d’un simple clic. Adieu données personnelles. Ce n’est alors pas uniquement votre identité numérique qui vacille, mais votre identité toute entière…

Cette triste ou effroyable histoire vraie est malheureusement riche d’enseignements. D’abord parce qu’elle peut arriver à n’importe quel possesseur d’un compte Google. Mais aussi et surtout parce qu’elle en dit long sur ce que nous acceptons tacitement lorsque nous décidons de faire confiance à ces “sociétés du nuage” en nous inscrivant, le plus souvent gratuitement, à leurs services en ligne. Et il va sans dire que Facebook, Twitter ou Apple ont, toutes, le droit d’en faire autant.

Exaspéré et désespéré, Dylan M. a conté sa mésaventure dans une longue lettre ouverte à Google, que vous trouverez traduite ci-dessous. Une lettre publiée sur… TwitLonger et non sur son blog, puisque ce dernier était sur Blogger et dépendait lui aussi de son compte Google !

De quoi faire réfléchir non seulement sur les pratiques du géant Google mais également sur le monde dans lequel nous avons choisi de vivre…

Je vous laisse, j’ai quelques sauvegardes urgentes à faire sur mon disque dur.


“Cher Google…”, Thomas Monopoly, 22 juillet 2011, TwitLonger

Cher Google,

Je voudrais attirer votre attention sur quelques points avant de me déconnecter définitivement de tous vos services.

Le 15 juillet 2011 vous avez bloqué la totalité de mon compte Google. Vous n’aviez absolument aucune raison de faire cela, même si votre message automatique me disait que votre système avait repéré une “violation”. Je n’ai en aucun cas violé les Conditions Générales d’Utilisation, que ce soit celles de Google ou celles spécifiques au compte, et votre refus de me fournir une quelconque explication ne fait que renforcer ma certitude. Et je souhaiterais vous montrer les dégâts que votre négligence a causés.

Mon compte Google était lié à presque tous les produits que Google a développés, ce qui veut dire que j’ai aussi perdu tout ce qui était dans ces comptes. Je venais aussi d’entreprendre de tout regrouper sur un seul compte Google. En fait, j’avais réfléchi à tout cela voici quelques mois et avais décidé que Google était une entreprise sérieuse et digne de confiance. Donc j’ai tout importé de mes autres comptes Hotmail, Yahoo…, dans mon unique compte Gmail. J’ai passé environ quatre mois à migrer lentement toute ma présence en ligne : comptes email, informations bancaires, documents professionnels, etc., dans cet unique compte Google, l’ayant déterminé comme étant fiable.

“C’est quelque chose qui me dépasse complétement”


Cela correspond, en termes d’informations, à environ 7 années de correspondances, plus de 4800 photographies et vidéos, mes messages Google Voice, plus de 500 articles enregistrés dans mon compte Google Reader pour mes études (lorsque j’ai fermé mon compte Reader d’origine pour tout regrouper dans mon unique compte portant mon nom, j’ai ré-enregistré plusieurs centaines d’articles et de flux moi-même, à la main, un par un dans ce nouveau compte, celui que vous avez fermé et dont j’ai maintenant perdu tous les articles). J’ai également perdu tous mes favoris, ayant utilisé Google Bookmarks.

J’avais migré mes favoris d’ordinateur à ordinateur pendant peut-être 6 ans, environ 200, et je les ai finalement tous envoyés sur Google Bookmarks, content d’avoir trouvé une solution pour les migrer et content de me préserver de leur perte. J’ai aussi perdu plus de 200 contacts. Nombreux sont ceux pour lesquels je n’ai pas de sauvegarde. J’ai aussi perdu l’accès à mon compte Google Docs avec des documents partagés et des sauvegardes de fichiers archivés. J’ai par ailleurs perdu l’accès à mon calendrier. Avec cela, j’ai perdu non seulement mon propre calendrier personnel avec des rendez-vous chez le médecin, des réunions et autres, mais j’ai aussi perdu mes calendriers collaboratifs que j’avais créés et pour lesquels plusieurs heures de travail humain ont été nécessaires, des calendriers communautaires qui sont maintenant perdus.

Aucun de ces calendriers n’était non plus sauvegardé. J’ai également perdu mes cartes Google Maps sauvegardées et mon historique de voyages. J’ai perdu mes dossiers de correspondances médicales et diverses notes très importantes qui étaient attachées à mon compte. Mon site web, un compte Blogger pour lequel j’ai acheté le domaine via Google et que j’ai conçu moi-même, a été aussi désactivé et perdu. Pensez-vous réellement que je ferais sciemment quelque chose qui mettrait en péril autant de données personnelles et professionnelles ? Au fur et à mesure que les jours passent, je suis certain que je vais prendre connaissance d’autres choses que Google a détruites dans la désactivation injustifiée de mon compte. Je suis seulement trop en colère en ce moment pour réfléchir correctement et tout passer en revue. Pourquoi quelqu’un confierait-il quoi que ce soit à “l’informatique dans les nuages” après ce que j’ai traversé ? C’est quelque chose qui me dépasse complétement.

Je voudrai aussi préciser que je suis en fait un client payant, au point que j’ai acheté mon domaine via Google et j’ai aussi acheté de l’espace de stockage supplémentaire.

J’aimerais attirer votre attention sur d’autres éléments : je suis en ce moment en train de soumettre ma candidature pour les études supérieures. Je recevais occasionnellement des courriels de professeurs et d’autres personnes que je n’attendais pas et dont je n’avais pas les coordonnées. Ceci entraînant qu’en plus de mes amis et de ma famille à l’étranger ou des gens qui ne pouvaient pas me joindre autrement, ces personnes recevront maintenant un message de Google leur signalant que mon adresse électronique n’existe pas. Et j’ose imaginer que certains d’entre eux n’auront pas le temps de trouver d’autres moyens de contacter un candidat à qui ils faisaient une faveur en faisant le premier pas.

J’aimerais attirer votre attention sur d’autres éléments : j’ai été ce que l’on pourrait appeler un supporter enthousiaste de Google en tant qu’entreprise. Étant un utilisateur de la première heure, on pourrait presque dire que j’ai été un apôtre du travail de Google. Google sortait ses produits prématurément, et je contribuais au feedback sur ces produits. Lorsque Google a réussi son coup politique en Chine en re-routant les serveurs vers Hong-Kong, j’ai applaudi et j’ai posté des articles à ce sujet sur tous mes réseaux sociaux, et j’ai fait la remarque, par ces mots, à plusieurs personnes que je connais : “ils l’ont fait avec classe et dignité”. J’ai également convaincu l’entreprise pour laquelle je travaillais de migrer vers Google Business Apps et d’utiliser les Google Apps pour à peu près tout. Je les ai aussi encouragés à acheter de l’espace de stockage avec Picasa pour construire notre base de données d’images. De plus, j’ai convaincu presque toute ma famille et mes amis d’ouvrir un compte Google ou Gmail dans les deux dernières années, et j’ai montré aux gens comment les utiliser et leur ai expliqué les bénéfices de Chrome sur les autres navigateurs. J’ai même des actions Google.


“S’il vous plait, aidez-moi, mon compte a été désactivé et je ne sais pas pourquoi !”


J’aimerais attirer votre attention sur d’autres éléments encore : je ne suis pas fâché que Google ait suspendu mon compte s’ils pensent qu’il a été corrompu, mais je suis absolument furieux qu’ils aient suspendu mon compte sans me prévenir, sans même me donner une raison, et sans me donner quelque moyen que ce soit pour le réactiver, et ensuite ignorer toutes mes tentatives de trouver un interlocuteur. Aucun autre prestataire de service Internet ne se comporte ainsi. Je comprends que Google ne puisse pas offrir de l’aide personnalisée pour chaque demande de ses utilisateurs, mais quand une société comme Google a pris une position de monopole sur des pans entiers de l’Internet, elle a le devoir de se montrer responsable envers leurs clients quand des évènements comme ceux-ci arrivent. J’ai utilisé tous les forums d’aide : en vain. Et cela n’a fait que me mettre davantage en colère. Je ne vais pas prendre la peine de citer toutes les conversations absurdes que j’ai eues, elles sont trop nombreuses et elles vont seulement me rendre de plus mauvaise humeur.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est quand un “top contributeur” a déplacé le fil de la discussion du forum d’aide initial sur lequel je postais vers un autre forum sans ma permission. Puis, quelques jours plus tard, un autre “top contributeur” a laissé un message indiquant que le fil se trouvait dans le mauvais forum et a fermé la conversation, m’empêchant dorénavant au même titre que n’importe quelle autre personne d’y participer ou de faire des progrès. Les forums d’utilisateurs ne sont pas des sources d’information contrairement à ce que pense Google. Et la seule fois qu’un employé de Google a contribué dans mon fil, cela a été pour dire que ma question n’était pas posée dans le bon forum, et pour me dire que j’aurais dû poster dans le forum où je l’avais initialement placé. Cela s’est produit quand j’ai reposé sans arrêt les mêmes questions. En voici un exemple :

- Moi : S’il vous plait, aidez-moi, mon compte a été désactivé et je ne sais pas pourquoi !

- Utilisateur 1 : Connectez-vous simplement au tableau de bord et faites quelque chose.

- Moi : Je ne peux pas, mon compte a été désactivé.

- Utilisateur 2 : Salut, je viens juste de voir votre post. Pouvez-vous vous connecter à votre compte et me dire ce que quelque chose dit ?

- Moi : Mais puisque JE VOUS DIS que JE NE PEUX PAS me connecter à mon compte !

- Utilisateur 1 : Ok, ne vous énervez pas, pouvez-vous faire quelque chose qui implique que je sois connecté ?

- Moi : Mais NON ! Je ne peux pas DU TOUT me connecter à mon compte !!!

Puis la conversation a été fermée par quelqu’un et j’ai abandonné, après 5 jours. Je comprends la philosophie qui est derrière les forums modérés par les utilisateurs eux-mêmes. Mais dans de nombreux cas, les problèmes sont hors de portée des autres utilisateurs. Je ne demande pas comment activer les émoticônes dans une signature Gmail ou comment modifier ma photo de profil. Mon problème est un problème grave pour lequel une voie de secours sérieuse devrait être disponible. Je pense mettre le doigt sur une critique valide des insuffisances de l’aide gérée par les communautés d’utilisateurs en ligne. Google a mis en place une gestion type Ferme des Animaux sur son site avec des utilisateurs qui pour la plupart sont bien intentionnés mais complètement incapables de prendre des décisions à un niveau administrateur ou d’offrir de l’aide à un tel niveau.

Et cela peut fonctionner en douceur aussi bien pour l’utilisateur que pour l’entreprise, du moment que l’entreprise reste impliquée et prend ses responsabilités quand la résolution d’un problème est entièrement hors de portée d’un autre utilisateur. Google ne fait pas cela.

“Comme dans un cauchemar kafkaïen”

Je me fiche qu’un service Google soit gratuit. C’est Google qui adopte l’approche : “Vous n’aimez pas ? Tant pis, de toutes façons c’est gratuit”. Gratuit ou non, tous les utilisateurs sont dans l’orbite de Google et c’est en nous montrant des publicités que Google a gagné ses milliards de dollars. Il n’y a pas d’autre société cotée en bourse et du niveau de Google qui ne propose pas un support simple et complet à ses utilisateurs.

En plus des forums, j’ai également rempli tous les formulaires et demandes que j’ai pu trouver, et tenté de contacter chaque bureau et même chaque personne dans les deux bureaux de Manhattan. Mais pas une seule personne n’a été capable de m’aider, ce que je trouve choquant et exaspérant comme dans un cauchemar kafkaïen. Un employé m’a même répondu qu’il ne savait pas ce que je devais faire, ajoutant : “Honnêtement, je n’utilise même pas Google” !

Après avoir exploré tous les canaux possibles pour obtenir de l’aide, j’ai finalement été contacté tout à coup par un employé de Google qui a vu par hasard mes protestations sur Twitter, un service que j’ai utilisé suite à l’absence complète de support à la clientèle de Google. Il a dit qu’il allait essayer de contacter des personnes chez Google pour m’aider à restaurer mon compte. Après plusieurs échanges d’emails avec lui, il m’a rapporté qu’il avait parlé à quelqu’un de chez Google qui lui a dit que mon compte avait été désactivé, sans lui dire pourquoi. Il a essayé d’expliquer que ça devait être une erreur, mais ils ne pouvaient pas se l’expliquer eux-mêmes.

Alors Google, voici autre chose à laquelle je voudrais que vous réfléchissiez. L’un de vos propres employés est allé vers vous pour moi et vous a indiqué que vous aviez désactivé mon compte par erreur, et votre réponse a été : “non, on est presque sûr que non”. Votre propre employé a dit : “écoutez, j’ai parlé à cette personne et je pense qu’une erreur a été faite, vous devriez revérifier ou lui parler”. Et à nouveau, votre réponse a été “non, on est presque sûr”. Alors, posez-vous la question, quelqu’un comme moi qui a vu son compte être désactivé se lancerait-il dans une telle campagne vociférante et bruyante pour parler à quelqu’un de chez Google afin de leur expliquer qu’une erreur a été commise et que des années de données importantes ont été détruites, quelqu’un comme moi qui aurait volontairement mené des activités illégales sur son compte ferait-il cela ? Vous avez seulement besoin de bon sens pour répondre.

D’autres éléments : J’ai eu des comptes Hotmail, Yahoo, AOL et Compuserve et jamais l’un de ces comptes n’a été désactivé. Lorsque l’une de ces entreprises pensait que mon compte était compromis, elle m’en a averti et j’ai changé mon mot de passe. Pourquoi Google ne m’a-t-il pas notifié, à l’adresse email alternative que j’ai fournie à l’inscription, avant de prendre la décision de désactiver mon compte ? Cela me laisse perplexe. Si vous dites que j’ai violé certaines Conditions Générales d’Utilisation c’est votre droit, et dans ce cas il est justifié de résilier mon compte. Mais je vous demande maintenant un minimum de preuves de cette violation.

Concernant toute violation, je veux être tout à fait clair : je n’ai causé aucune infraction aux Conditions Générales d’Utilisation. Si Google pense que quelque chose a été fait de mon côté, je les défie de me dire ce que c’est. Je n’ai d’aucune façon violé de Conditions d’Utilisation, c’est un fait. Je voudrais signaler que quelques jours avant que mon compte ne soit désactivé j’obtenais des messages d’erreur quand j’essayais d’accéder à Google.com via Chrome. Je sais que je ne suis pas la seule personne que je connais à qui cela est arrivé. Mes amis et membres de ma famille utilisant Chrome obtenaient des messages d’erreur en essayant d’accéder à Google.com. Je pense que c’était des avertissements de redirections ou de certificat du site. J’ajoute que mon compte Google Plus se comportait de façon étrange lui aussi avant la désactivation de mon compte. Mais je lance des vérifications antivirus régulièrement et je n’ai jamais eu de virus. Une quelconque “violation perçue” est une méprise de la part de Google, ceci aussi est un fait.

La menace Google

Vous avez coupé mes moyens de communication, perturbé ma vie personnelle et professionnelle, détruit de larges parties de mes données personnelles et professionnelles, m’avez accusé de quelque chose sans me dire de quoi, avez bloqué toute communication directe avec mon accusateur, et ne m’avez donné aucune possibilité de faire appel de cette décision ou de parler à quelqu’un des faits connus dans cette affaire. Cette entreprise se dirige vers une voie très, très menaçante, si elle continue ainsi.

Plusieurs appels ont été faits à l’ONU pour que l’accès à Internet, aux communications essentielles et aux services d’information deviennent des Droits de l’Homme. En Grèce, en Espagne, en France et en Scandinavie, cela a déjà été accordé. Ce ne sera pas long avant que des lois ne soient mises en place concernant les comptes personnels utilisés pour accéder à ces services de communication et d’information, et des lois régulant la sauvegarde des informations personnelles contenues dans ces comptes, comme les correspondances. Il est impardonnable qu’une entreprise telle que Google, qui fait tant de déclarations sur les bonnes pratiques dans les domaines de la communication et de l’information, n’ait pas pris d’elle-même l’initiative et ait à la place choisi de traîner les pieds tant qu’elle n’y est pas contrainte par les gouvernements.

Les entreprises comme Google profitent des lois actuelles et écrivent dans leurs Conditions Générales d’Utilisation des choses telles que :

…vous accordez à Google le droit permanent, irrévocable, mondial, gratuit et non exclusif de reproduire, adapter, modifier, traduire, publier, présenter en public et distribuer tout Contenu que vous avez fourni, publié ou affiché sur les Services ou par le biais de ces derniers.
(NdT : Tiré directement de la version française)

Ces conditions ne sont pas viables et je ne doute pas qu’elles seront modifiées à un moment ou à un autre à l’avenir. De nombreux grands médias, tel que le Washington Post, ont déjà commencé à scruter Google et d’autres entreprises qui ont choisi d’imposer de telles drastiques conditions à leurs clients. Voir Google agir de la sorte est infect et inexcusable.

Et je m’inquiète réellement de l’avenir de la dissidence sociale et politique qui devra se battre pour exister dans l’œil du cyclone formé par les réseaux sociaux et l’actuelle politique de Google. Un climat dans lequel la Responsable de la Vie Privée chez Google, Alma Whitten, a encensé YouTube comme un moyen pour les activistes politiques de poster du contenu de manière anonyme. Quelques mois plus tard, une nouvelle décision interne éliminait tranquillement toute possibilité de publier anonymement.

“J’ai toujours été un apôtre et un fidèle de Google. Aujourd’hui c’est terminé.”


Je tiens aussi à mentionner qu’en aucun cas je n’ouvrirai un autre compte Google.

Comme je l’ai déjà dit, j’ai toujours été un apôtre et un fidèle de Google. Aujourd’hui c’est terminé. Je vais en finir avec les Google Apps qu’utilise mon entreprise et laisser tomber tous les autres produits Google que j’utilise, même les services comme Google News que je consultais auparavant plusieurs fois par jour. J’étais même sur le point de remplacer mon iPhone par un téléphone tournant sous Android. Au lieu de cela, je vais dépenser la même énergie que je consacrais à encenser Google à dénoncer cette entreprise que je considère désormais comme extrêmement nuisible et aux pratiques honteuses. Je vais écrire à mon sénateur, vendre mes actions et contacter ma banque à propos de l’argent que j’ai versé pour le domaine et l’espace de stockage qui sont à présent inaccessibles. Je vais faire pression sur Google par tous les biais possibles pour qu’ils m’expliquent ce qu’ils ont perçu comme une violation de leurs Conditions d’Utilisation. Ces conditions que Google nous présente lors de l’ouverture d’un compte : “Google se réserve le droit de clore votre compte à n’importe quel moment, pour n’importe quelle raison, avec ou sans préavis” ne sont pas des termes défendables (pour certains points, je pense qu’un tribunal pourrait conclure que ces termes sont inacceptables).

Google est une entreprise à qui les gens confient de nombreuses données personnelles dont ils dépendent fortement. C’est pourquoi Google doit fournir la preuve de ce qui cause la désactivation d’un compte. Une fois de plus, on ne peut pas prendre l’argent des gens et avoir un monopole sur des pans entiers de l’Internet sans montrer un minimum de responsabilité vis-à-vis de ses clients. J’ose espérer que Google sera forcé de fournir un moyen de récupérer ses données personnelles telles que sa correspondance ou ses contacts lors de la fermeture d’un compte.

Le fait que pour le moment Google n’offre pas cette option lorsqu’il désactive arbitrairement le compte d’un utilisateur ne fait qu’ajouter l’insulte aux dommages causés.

Quand je pense à tout le business que j’ai fait faire à Google, à tout l’argent que j’ai apporté à cette entreprise, à tous les gens que j’ai convertis de Yahoo ou d’Hotmail, à tous les prêches que j’ai faits envers Android, à tout le travail que j’ai consacré à la souscription de mon entreprise à Google Apps, ça me met en rage et je regrette tout ce que j’ai fait. Et je vais faire tout ce qui est humainement possible pour défaire toutes ces actions, ainsi que pour mettre Google sous pression pour qu’elle devienne une entreprise plus responsable.

Honte à vous et à vos associés ainsi qu’à vos employés qui tolèrent de telles pratiques d’entreprise déplorables, déshonorantes et répréhensibles !


Article initialement publié sur Framablog sous le titre “Google m’a tuer”.

Traduction Framalang : Marting, Slystone, Siltaar, Juu, Padoup et Goofy.

Illustrations Cc FlickR: tangi_bertin, gabrielsaldana, psd, dullhunk

Image de Une © Fotolia

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Kyrou: face au dieu Google, préserver “l’imprévisible et des sources de poésie” http://owni.fr/2010/11/17/kyrou-face-au-dieu-google-preserver-l%e2%80%99imprevisible-et-des-sources-de-poesie/ http://owni.fr/2010/11/17/kyrou-face-au-dieu-google-preserver-l%e2%80%99imprevisible-et-des-sources-de-poesie/#comments Wed, 17 Nov 2010 15:53:33 +0000 Guillaume Ledit http://owni.fr/?p=36002 Dans Google God, sous-titré “Big Brother n’existe pas, il est partout”, et publié aux Éditions Inculte, Ariel Kyrou déshabille le dieu Google. Dans cette critique radicale mais non manichéenne de la firme de Mountain View, l’ancien rédacteur en chef adjoint d’Actuel analyse ce “monstre gentil”, de sa genèse à ses récents développements, en passant par l’imaginaire qui le nourrit.

Structuré en différents chapitres qui interrogent notre rapport à Google, l’ouvrage part de l’influence du milieu universitaire sur Larry Page et Sergey Brin, s’ arrête un instant sur la polémique autour de la numérisation des grandes bibliothèques, puis s’intéresse au développement de l’entreprise comme business fructueux avant de se pencher sur nous autres, les utilisateurs, individus connectés et soumis aux évolutions de l’outil. En prenant encore du recul à la fin de l’ouvrage, on se rend compte que ce qui peut poser problème n’est pas la société Google mais la société de Google.

Entretien avec l’auteur autour de ce dieu spinozien.

Pourquoi s’attaquer à déconstruire Google, et pas l’une des nombreuses autres incarnations du capitalisme numérique comme Facebook ?

La raison est double. Il y a une raison objective qui est qu’on est en train de vivre une mutation perpétuelle du capitalisme, un changement constant. Aujourd’hui, les acteurs de transformation de ce capitalisme sont dans les vecteurs de création, donc dans Internet. Je considère ce type de capitalisme immatériel, de capitalisme de la connaissance qui est à la base même de Google, comme beaucoup plus avant-gardiste et intéressant que celui de Facebook, Amazon ou Microsoft. Et ceci pour une raison très simple : un peu comme nous, Google est à la fois le copié et le copieur, à la fois le maître et l’esclave, et ce en permanence.

C’est-à-dire qu’il nous domine comme nous nous dominons nous-mêmes. C’est une sorte d’hégémonie assez bizarre qui permet de mettre “Google sucks” dans son moteur de recherche Google alors que Facebook ne permet pas de mettre “Facebook sucks” sur sa page. C’est la métaphore de l’apiculteur. Comme l’apiculteur, Google a intérêt à ce que les abeilles pollinisent et enrichissent l’écosystème dans son entier puisqu’après il va en tirer profit (avec le miel et la cire). Yann Moulier-Boutang le montre très bien: c’est un type de capitalisme qui encourage les internautes-abeilles à polliniser, à utiliser les connaissances qu’ils pourront tirer de Google en offrant, donnant, en copiant et en étant copié. Sur ce registre-là, il laisse la main à l’utilisateur.

C’est un type de capitalisme très intéressant. L’ensemble d’Internet fonctionne un peu dans cette logique-là mais Google en est l’archétype.

En plus, l’objectif Google est d’être le relais de toute l’information du monde, mais pas de la posséder. Facebook, au contraire, possède ses pages, et est dans une logique assez propriétaire. Apple, ce sont des empereurs : ils ont raison quoi qu’il arrive. Google dit: “je ne veux pas créer l’iPod et l’iPad, je ne vais pas être le créateur, juste votre soutien permanent”.

Google n’est pas un dieu créateur, c’est un dieu spinozien en ce sens qu’il est le relais, ou du moins qu’il se veut le relais d’une nouvelle nature qui est celle d’Internet.

Il s’agit là de la première raison de mon intérêt pour Google : ce type de capitalisme assez passionnant et assez redoutable qu’il construit avec notre connivence.

La deuxième raison, c’est qu’effectivement je suis un utilisateur de Google, et que l’objet me fascine. D’autant plus qu’il existe un côté libertaire chez eux. J’ai été au mensuel Actuel, aujourd’hui disparu, donc je sais ce que c’est qu’une entreprise nourrie des valeurs de mai 1968 et qui se retrouve dans le marché, va chercher de la pub, qu’elle aime ça ou non, et qui fait comme si ça n’existait pas. Je l’ai vécu. Il y a un refus presque naturel et systématique de cette nature-là, une croyance en la capacité à changer réellement l’entreprise. Voire à changer le monde, et à exister dedans en gardant sa totale intégrité. Comme si le monde ne pouvait pas vous contaminer en retour. Chez Google, il y a cette vision presque naïve d’ une entreprise différente, qui pourrait inventer un autre type de capitalisme ; il n’ y a là-bas, par exemple, que des petites équipes, sans manager au sens traditionnel du terme.

Il y a tout ce côté un peu post-soixante-huitard très bien décrit par Eve Chiapello et Luc Boltanski dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, publié en 1999. Leur livre, très important, à ce défaut de ne partir que des des textes de management. À l’époque, leur vision était purement théorique. Les textes de management sont des outils très éloignés de la réalité. Les gens qui bossent dans des grosses boîtes savent qu’on est à des années-lumières de la « logique artiste » que les deux auteurs ont justement perçu dans ces
textes.

Avec Google, on a, pour la première fois à mon sens, l’archétype même de ce dont Chiapello et Boltanski parlaient : un capitalisme qui a complètement intégré la critique artiste et qui se nourrit de son contraire en permanence. Mieux : Google va devenir l’archétype même du nouvel entubage publicitaire parce qu’au départ, ils sont radicalement contre la publicité.

La salle de jeu du GooglePlex, à Zurich

C’est quelque chose que l’on ressent très bien dans la description de la longue marche de Google vers la publicité, et dans l’évocation du Googleplex, où les salariés, que vous décrivez comme de grands enfants, sont confinés.

Je dois admettre en toute honnêteté être assez en empathie avec ça et être moi-même très ambigu par rapport à cette identité. Je pense que beaucoup de gens travaillant dans les circuits du Net vivent la même chose mais sans peut-être le recul que j’ai, parce que je l’ai vécu avant les autres, et que je n’ai plus vingt ans mais plus de quarante. Au fond, j’ai déjà vécu ce qui est devenu commun, c’est-à-dire une sorte de croyance à moitié vraie de pouvoir exister dans un cocon séparé du monde qui pourrait être gentil dans un monde méchant, qui pourrait changer réellement un monde qui est d’une lourdeur ahurissante.

Ce sentiment d’être dans une sorte d’exception permanente est quelque chose de très commun dans le monde du Net.

Il y a quand même une différence dans le pragmatisme économique qui tord un peu l’idéal des premières communautés du Net, celui des pères fondateurs et des premières communautés sur le réseau. Ce qu’introduisent Page et Brin dans cet imaginaire, c’est justement ce pragmatisme économique. Est-ce que c’est cette deuxième génération qui transforme le paradigme ?

Je crois que le paradigme s’est transformé tout seul. Je crains que les premiers utopistes du Net n’aient vécu dans des circuits assez forts mais assez restreints. L’exemple typique c’est quelqu’un comme Hakim Bey, un vrai anarchiste qui a développé le concept de la TAZ (Zone d’Autonomie Temporaire). Il a écrit ce qui est devenu l’un des livres cultissimes du Net alors qu’il venait de milieux anarchisants et libertaires et qu’il était un grand spécialiste de la piraterie, sous son vrai nom de Peter Lamborn Wilson. Ce personnage est passé par l’Internet, il l’a défini avec ces logiques de carte permanente, de mouvement temporaire, de moments de fête qui disparaissent, il a décrit un univers qui était réellement ceux des premiers utopistes du Net. Des tas d’autres gens ont tenté de s’y retrouver par la suite, mais lui-même a quitté ce monde-là, comme s’il considérait que la vie était ailleurs. Dans son bouquin suivant, il revendiquait d’ailleurs le poitrine contre poitrine, le retour au corps finalement.

Je ne dis pas qu’il a raison, mais il y a une logique, celle de la vie et de la survie dans le monde tel qu’il est. Or c’ est ce monde capitaliste qui oblige au pragmatisme. En inventant sans cesse, on croit le changer, mais on le nourrit de la plus belle des manière, et il adore ça, ce Léviathan capitaliste qui nous consume à petits feux.

Google est une entreprise qui innove sans cesse, abandonnant des projets, en lançant d’autres… Ce qui permet de faire comme si la contrainte n’existait pas, qu’on pouvait à chaque fois la dépasser.

C’est un des points forts de l’auto-aveuglement de Google, et d’autres entreprises, qui repose sur la course permanente à l’innovation et sur l’open-source. Même si je protège mon invention de départ comme le fait Google, je cultive le monde de gens qui me sont proches. Avec l’ open-source qui n’ est pas le logiciel libre, je me positionne un peu comme le grand-papa qui adoube pour mieux étendre son univers.

Ce qui fait de Google un dieu, c’est que sa nature est ancrée dans la diffusion et l’appropriation de l’information ?

C’est une idée qui a mal été comprise et interprétée par les critiques de Google.

Il faut savoir que dans l’imaginaire de Google, qui est très proche de celui du transhumanisme, de gens comme Ray Kurzweil, l’information est le carburant vital de toute vie.

Pour Google comme pour Kurzweil, la vie ne repose pas sur la matière, le carbone en l’occurrence, mais elle repose sur l’organisation de la matière, c’est-à-dire l’information : la programmation et l’ADN. Le premier point, c’est que cette toute-puissance est dans l’information qui régit l’univers, et qui régit la vie. Sur ce registre, j’adore cette interview dans Le Monde, où Larry Page dit,  l’air de rien, “on veut être le relais de toute l’information du monde, pas seulement une partie”. C’est génial parce qu’en étant le relais, ils ne sont pas les créateurs de l’information : ils veulent tout relayer, tout servir, que tout passe d’une manière ou d’une autre par leur prisme. Et ils veulent être les serviteurs de ça, d’où la volonté de numériser l’ensemble des bouquins de la planète et ainsi de suite. Le Net doit devenir le monde.

C’est pour ça que ce dieu est un dieu immanent. Il est en nous, et nous laisse créer, c’est notre information. C’est mon information que je construis, mais je la construis grâce à Google. Elle ne lui appartient pas, mais ce qui lui permet d’exister, c’est que l’on passe par Google.

Vous dites que Google fait donc de nous de petits démiurges qui se manifestent par leur ombre informationnelle… De quoi s’agit-t-il ?

Comme je l’évoquais, Google se veut non pas le créateur d’une partie de l’information du monde (contrairement à ce que fait Apple via des objets précieux et le software qui l’ accompagne, ainsi que Facebook, via des pages que je crée avec ses briques logicielles à lui et qui restent sa propriété) :

Étant relais, il n’est pas propriétaire. Étant le serviteur intégral, il peut être partout.

Pour comprendre le côté démiurgique de cette ambition, il faut s’interroger sur ce qu’est Internet et comment il évolue. Internet est né d’abord de quelques vieux PC, il s’est multiplié par tout un tas de biais, il est passé dans le monde des PC et des ordinateurs portables, il devient maintenant présent dans le monde de ces petits génies personnels qui ne nous abandonnent jamais que sont les téléphones mobiles, il nous accompagne en permanence, on s’en nourrit sans cesse et de plus en plus, il va être dans les objets. Il est dans les objets. Dans les vingt ans qui viennent, l’information va être partout présente, accessible partout. Les objets vont nous parler : on va être comme en discussion perpétuelle avec eux.

L’information va être aussi omniprésente que l’électricité, aussi naturelle.

C’est le monde vers lequel on va. Et dans ce monde, qu’est-ce qui justifie de pouvoir à tout moment être au courant de ce qui se passe partout, d’être dirigé sur la bonne route, d’avoir la possibilité d’être prévenu qu’un livre introuvable se trouve à proximité ? C’est que j’ai joué le jeu de l’information, que j’en ai besoin et qu’elle m’enrichit réellement.

Au fond, je suis enrichi de plus en plus parce que tout ce que je fais, tous mes mouvements, tous mes actes quels qu’ils soient sont tracés, sont connus et reconnus par tous ces biais électroniques, par toutes les connexions, les dialogues que je tisse avec mon environnement : tout ça crée une ombre d’information. C’est-à-dire un avatar qui est en quelque sorte mon double informationnel.

Le double informationnel, c’est cette prédiction permanente de moi-même.

C’est ce qui fait qu’on va anticiper tous mes désirs, qu’on va savoir ce que je cherche parce qu’on aura étudié tout ce que je fais. Mon avatar va être enrichi jusqu’à devenir une sorte de guide permanent, il va presque me connaître mieux que moi-même, parce c’est une sorte de corps statistique. C’est une création qui nous ressemble énormément.

Maîtriser cet avatar, c’est, en terme de potentiel pour une entreprise, absolument immense.

Dans cette logique divine, c’est forcément être partout présent avec moi. On retrouve cette idée d’immanence : Dieu est présent via l’âme que chacun est censé avoir. Il est présent par notre âme cybernétique.

Pour autant, cet avatar de données ne nous dépossède pas au sens où nous  l’avons nous-mêmes construit sans le vouloir, mais en même temps ce n’est pas nous.

Google n’est pas un Dieu qui punit et qui promet la vie éternelle. En revanche, il va vraisemblablement pouvoir prédire certains de nos comportements. Et là on rentre dans quelque chose qui est très important dans l’imaginaire de Google et dans le vôtre : l’imaginaire de la science-fiction, celui de K. Dick notamment. Vous écrivez même : “Nous vivons dans un monde de science fiction.”

C’est effectivement un peu mon leitmotiv que je nourris d’écrit en écrit. Dans la conclusion de Google God, j’utilise la métaphore de Minority Report en évoquant precrime, l’anticipation des délits. On est dans un système où on peut tout simplement en permanence anticiper les délits. Il y a des brigades qui interviennent pour les empêcher avant qu’ils ne soient commis.

Ce que les gens ont peu vu dans Minority Report, c’est qu’il y autre chose : ce bien-être permanent. La maison parle à Tom Cruise, les voitures roulent toutes seules… C’est un monde totalement hygiénique, propre, design, dans lequel les pubs parlent directement à notre cerveau comme si elles étaient nos amies pour la vie. On est dans un monde sans bug, un monde parfait, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. C’est un monde où tout est tellement fluide, où nos désirs de consommation sont satisfaits tellement rapidement qu’on n’a même plus besoin d’aller commettre des délits.

Ce que les gens n’ont pas bien repéré dans le film comme dans la nouvelle de Dick, c’est que precrime, c’est la correction du bug, de l’exception qui confirme la règle. Et la règle, c’est que le système de contrôle fonctionne sans même que ce soit nécessaire, puisque les gens savent que precrime existe. Donc sans flics, sans brigades d’intervention, chacun va naturellement incorporer la norme. D’autant qu’elle est très souple et permet toutes les déviances, sexuelles ou non. L’objectif n’est plus du tout moral, il est d’être “droit”, en permettant au système d’anticiper grâce à votre avatar de données tout ce que vous pouvez faire et de vérifier que ça rentre dans le cadre. L’ennemi de ce monde là, c’est l’imprévisible : la chose qui n’est pas anticipée. C’est l’ennemi parce que le contrôle ne se joue plus dans l’espace.

L’espace terrestre est d’ailleurs totalement repéré, connu, quadrillé : qu’est-ce que Google Street View si ce n’est le quadrillage total de l’espace ?

Le contrôle se joue dans le temps, c’est-à-dire qu’il faut empêcher l’imprévisible, empêcher le hasard d’intervenir pour créer des surprises, des choses qu’on n’attendait pas. Ce qui est par ailleurs la grande difficulté du web, puisqu’on a toujours tendance à aller vers ce qu’on connaît. Cette logique d’empêcher l’imprévisibilité, d’essayer de tout intégrer, constitue un système de contrôle qui ne se fait plus dans l’espace mais dans le temps. C’est d’ailleurs intéressant de voir les récents travaux de Google comme Google Instant : on anticipe ce qu’on imaginait avant même que ce soit écrit.

Tout se système semble remettre en cause notre libre-arbitre : que devient l’individu tant tout ça ?

C’est une vraie question. Je me projette dans dix ans, je me promène à Saint-Rémy de Provence, mon téléphone portable dans la poche, je passe devant une librairie et j’entends une sonnerie. Un morceau de KLF, qui est ma musique de science-fiction. Je regarde et, comme mon avatar me connaît mieux que moi-même, le robot Google me dit : “Là, tu trouveras le scénario introuvable, le bouquin introuvable, fait par Philip K. Dick lui-même, de ce qu’aurait été Ubik en film.” C’est moi qui ait voulu le trouver ce bouquin, je sais qu’il est censé être totalement épuisé. Et il y en a un exemplaire là. Est-ce que ce qui s’est passé là sert mon libre-arbitre ? C’est une question importante.

Je crois que la notion de libre-arbitre évolue, comme la notion de vrai et de faux : tout aujourd’hui est faux et fabriqué, donc la notion de juste est plus importante que la notion de vrai. De la même façon, on peut dire que la notion primordiale n’est pas celle de libre-arbitre, qui est une sorte de leurre quoi qu’il arrive, mais celle d’imprévisibilité qui va avec l’anonymat et la capacité à dire non, à regimber comme disait K.Dick. Est-ce que l’enjeu finalement, plutôt que le libre-arbitre, ne serait pas le libre-refus, la libre-désobéissance, la libre-création, la capacité à aller contre soi-même d’une certaine manière. Se dissocier de son double.

Pour reprendre mon exemple du bouquin, si en sortant de la librairie je croise un vieux copain qui partage la même passion que moi et que je lui offre, là, on est dans l’imprévisible, dans la coïncidence, dans l’envie qui me dépasse moi-même. Soudainement, on glisse vers l’imprévisible. Et on est peut-être au-delà du libre-arbitre, qui est dans la capacité à se surprendre soi-même en permanence. Et c’est mieux que le libre-arbitre qui suppose une maîtrise, qui est à mon avis illusoire : on ne se maîtrise pas soi-même.

Est-ce qu’on peut lier cela à la notion de hacking ? Hacker la machine et notre propre ombre informationnelle ?

Je me souviens de discussions avec Jean Baudrillard. Dans un de ces derniers bouquins, Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du mal, il parle d’un mur de réalité intégrale, une sorte de totalitarisme soft dont Google pourrait être l’archétype. Mais la perfection n’existe pas, donc la réalité intégrale n’existe pas.

Ce qui formidable dans ce monde, c’est qu’on a beau être dans un univers total de 0 et de 1, il y aura toujours des hackers pour détourner et des gens pour inclure du bug dans la machine.

L’une des clés est là, ne serait-ce qu’au niveau de l’individu : hacker, s’échanger des cookies… Ne serait-ce que créer : quand je vois mes gamins qui détournent des films et font des montages, je me dis que ça peut paraître au niveau de la société une réponse modeste, mais ça permet de garder cette libre capacité à accueillir l’imprévisible et la surprise. On peut parler de faculté poétique, dont Google n’est pas le plus grand tueur d’ailleurs. Même s’il induit des choses dans son essence qui sont tout sauf de la poésie. (Facebook, au contraire, définit un cadre figé : page, mur, amis)…

Quelle que soit la subtilité et la puissance du contrôle, qui évolue avec le capitalisme d’ailleurs et devient plus agréable, plus facile à accueillir, la réalité n’est jamais intégrale, et le bug toujours possible.

Donc, Google n’est pas le mal. Est-ce qu’il y a une vie dans la machine, et quels choix s’offrent à nous ?

Est-ce qu’on n’a pas d’autres choix que d’aller élever des chèvres en Ardèche ? Bonne question.

Je pense qu’on peut continuer à prendre du plaisir à créer et à faire évoluer le monde, tout en ne cassant pas ses machines et en continuant à utiliser Google.

De toutes façons, il n’y a pas d’autres solutions. Je nous vois mal, je me vois mal, arrêter d’utiliser Internet, et Google. De toute façon, s’il y a un mal, il est en nous et c’est de là qu’il faut l’extirper.

Mon avatar de données peut m’être très utile, mais ce n’est pas moi. Du moins pas encore, jusqu’à ce qu’on aille vers le transhumanisme. Là où le moi se confond avec la machine.

Les gens de Google, j’avais déjà expliqué ça dans un article publié par OWNI, ont sponsorisé l’université de la Singularité, du transhumanisme. Soit on croit que Kurzweil va vivre jusqu’à 558 ans et qu’il mettra son cerveau dans un robot qu’il aura mis 200 ans à construire, soit on n’y croit pas, on meurt avant, et on ne vit pas cette victoire de la Singularité.

La confusion entre moi et mon avatar de données, je n’y crois pas : d’un point de vue scientifique, c’est une aberration totale.

Kurzweil en 2328?

Mais cela reste un moteur de Google, qui leur permet d’aller très loin et de créer plein de services formidables. Là où ça paraît inconcevable, c’est que tout cela suppose que la perfection existe. Et qu’il n’y ait plus de mort, ça veut forcément dire qu’il n’y a plus de vie. On s’intéresse depuis longtemps à l’immortalité, mais vouloir la rendre possible est dangereux. Pour le coup, c’est abyssal. Mais même dans leur monde parfait, il y aurait toujours des bugs. On se débrouillera pour que les puces RFID buggent…

Est-ce que c’est en étant conscient de ce qui articule l’action de Google et en jouant avec ses contradictions qu’on arrivera à faire évoluer l’ensemble ?

Le principal, c’est qu’il reste de l’imprévisible, et des sources de poésie.

Certains disent qu’il faut des cures de déconnexion : je pense que c’est quelque chose qui va devenir de l’ordre de l’hygiène. À un moment donné, il faut être capable de se déconnecter. Ce n’est pas une question de morale, mais plutôt une question de pratique. Il ne faut pas voir ça sous un angle moral. Simplement, quand on retournera sur Internet, on sera plus riches, on s’amusera plus et on profitera plus de ce qu’on voit. C’est une règle de vie de base : ne pas perdre de vue le réel, et surtout garder cette capacité d’émerveillement.

Ariel Kyrou présentera Google God le jeudi 25 novembre à la libraire Le Divan, 203, rue de la Convention 75015 Paris.

L’émission de Xavier de la Porte, Place de la Toile, était également revenue sur cet ouvrage.

Crédit Illustration: Marion Kotlarski

CC FLickR: pineapplebun, Ruth HB, dullhunk

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